mercredi 8 août 2012

Sénanque, les pierres et la vie

Dans un vallon solitaire de la montagne provençale se trouve une abbaye cistercienne modeste par sa taille mais d'une étonnante beauté : Sénanque.La pureté de son architecture l'a rendue célèbre. Mais une abbaye, c'est d'abord une histoire entre les hommes et Dieu

A peu de distance de la petite ville fortifiée de Gordes, dans une vallée inhabitable où coule la Sénancole, quelques moines cisterciens décident en 1148 d'implanter une nouvelle abbaye. Ces moines viennent de l'abbaye de Mazan, dans l'Ardèche. Le projet a été lancé par l'évêque de Cavaillon.
Ce milieu du XII° siècle est la grande époque des cisterciens, ordre monastique alors tout récent dont la spiritualité dépouillée, austère même, vient répondre à l'attente d'une vie religieuse à la fois plus intérieure et plus radicale. Les abbayes cisterciennes se multiplient dans toute l'Europe chrétienne. En Provence même, Sénanque a plusieurs jumelles, dont deux sont bien connues : Le Thoronet et Sylvacane.

Le site de Sénanque convient parfaitement aux cisterciens : la vallée est lumineuse mais sauvage ; un verrou rocheux la sépare en aval des campagnes plus peuplées ; en amont, la montagne n'est que rocaille, forêt, maquis et sangliers. Ce paysage compose le ''désert'' où les cisterciens, à l'imitation des moines primitifs, se retirent pour se consacrer au travail et à la prière. De l'eau, un peu de terre pour les cultures vivrières, du matériau de construction, un beau calcaire pâle, autant qu'on en veut : les moines n'ont pas besoin d'autre chose. Le soutien des familles féodales du pays garantit aussi bien la protection, -car la Provence du XII° siècle n'est pas vraiment calme, que le financement, car on peut se retirer au désert sans perdre le sens des réalités.

Trois principes de construction

L'abbaye est donc construite très vite. L'orientation de la vallée dicte celle de l'église. Le cloître est placé au nord de la nef afin de bénéficier de son ombre : l'été, en effet, est torride. Trois principes guident les constructeurs. D'abord, la solidité. La pierre est abondante, mais les tremblements de terre ne sont pas rares dans la région et, malgré la grande épaisseur des murs, la voûte du grand dortoir montre aujourd'hui encore des traces d'un mouvement inattendu.

Ensuite, la sobriété. Pas de haut clocher ici, mais un clocheton juste assez haut pour que le son des cloches atteigne les moines qui travaillent dans la forêt. Une façade nue, peu de percements, un cloître de petite taille, car la terre n'est pas assez riche pour nourrir une grande communauté et Sénanque n'aura jamais de nombreux effectifs.

Enfin, la beauté. Etre pauvre, par imitation de Jésus, ne signifie pas vivre dans la laideur. Très peu de sculpture, mais le jeu délicat des proportions, carré, triangle, cercle. Cette architecture nue est en réalité savante. Il faut du temps, de la méditation, du silence pour percevoir cette harmonie. La beauté d'un édifice sacré est une image de Dieu : Dieu qui a créé les matériaux, Dieu qui a ordonné le monde et lui a donné ses proportions et son intelligence. Les pierres parlent de Dieu, montrent Dieu.

Une communauté au long des siècles

La suite de l'histoire est toute simple. L'abbaye s'enrichit puis essaie, au XVI° siècle, de revenir à l'austérité primitive. Non sans mal : les guerres de religion déciment la communauté. Au XVIII° siècle, il faut reconstruire une partie des bâtiments. L'aile classique, peu connue car les visiteurs ne peuvent la voir, ne démérite pas ; elle a l'élégance, la sobriété, la sûreté de proportions des bâtiments médiévaux.

Puis c'est la Révolution. Les religieux sont dispersés de force en 1791. Epargnée par son acheteur, l'abbaye est intacte lorsque des moines venus de Lérins s'y installent vers 1854. Eux aussi ajoutent des bâtiments, mais toujours selon les mêmes principes : pierre nue, régularité, modestie. De magnifiques champs de lavande viennent marier leur couleur à celles de la pierre et de la tuile. Trop peu nombreux, les moines doivent quitter Sénanque en 1969. Mais Lérins conserve la propriété de Sénanque et grâce à des associations qui entretiennent l'abbaye et la mettent en valeur pendant vingt ans, les moines de Lérins peuvent revenir en 1988. Ils y sont toujours.

La vie au désert se poursuit donc à Sénanque : travailler, prier, chercher Dieu dans le silence et la beauté.
                                                                                               Fr. Yves Combeau,
            article tiré du Bulletin Vivre l'Evangile à la télévision, juin-juillet 2012 n° 170




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